Le gros Binet.


Le chat de Raphaël Binet n'eut pas de chance, ce jour là.

Je revenais du boulot, il devait être environ six heures trente, je prenais le grand Boulevard, Citroën zx bleue. Je remontais la rue de la Duquenière, et j'écrasais un chat. Je m'arrêtais, regardais le chat ; il était mort, on aurait dit une peluche. D'ailleurs je me demande si on élève pas les chats pour faire des porte-clefs chics ? Enfin, il avait un collier, inscrit : Binet. Je regardais les boîtes aux lettres des maisons de chaque coté de la route. Binet habitait sur le coté droit, soit... Je décidais de ne pas sonner pour ne pas avoir de problèmes. Je regardais la maison. Puis j'ai pris le chat, et je l'ai glissé dans la boîte aux lettres. Il était aplati et puis l'échancrure était assez grande. J'ai fait ça par politesse, les familles des victimes à la télévision réclament toujours les dépouilles des gens disparus pour faire leur deuil, j'exauçais un peu ses vœux. Et puis au moins, il ne finirait pas en porte clef.

Je remonte dans ma bagnole, et je repars chez moi. Une fois chez moi, je me fume une cigarette, je repense à ce chat. J'aurai du couper un bout de la queue du chat pour me faire moi aussi un porte-clef. Trop tard, il est dans la boîte aux lettres. Quel con ! Je n'ai même pas pensé au courrier... Je finissais ma cigarette, et je descendais tout les escaliers de mon appartement. Dans le hall, j'ouvrai ma boîte aux lettres, et je remontais. Factures, loyer, collectif des balcons fleuris et une publicité pour les magasins Castorama. Je rentrai dans mon appartement, et j'allais au balcon. Je lisais le journal. Puis je me repris une cigarette les bras contre la rambarde de sécurité, je regardais au loin. Un arbre a-t-il une raison de vivre ?

Cette conne de secrétaire, devant la photocopieuse m'assurait que non, puisque les arbres n'avait pas de conscience et puis qu'ils ne parlaient pas et puis qu'ils ne bougeaient pas. Elle avait pitié des arbres, elle disait qu'elle votait vert, et que tout le monde devrait faire pareil. Connasse d'écologiste. Elle prend le partie de la nature et montre du doigt les hommes qui la détruisent. Elle semblait avoir bien appris son texte. Elle employait des mots qui lui donnait un genre, et à la fin de sa phrase elle montrait un sourire de satisfaction. Elle finissait ses photocopies et puis elle partit, roulant du cul alors qu'elle n'en avait pas. Ce qu'il lui donnait un air assez idiot, un haricot en tailleur vert qui se tord de tout les cotés. Ce bout de femme citoyenne m'exaspérait. Elle me fustigeait des yeux à chaque fois qu'elle me voyait fumer, à la pause. Enfin, cette histoire d'arbre, même si je m'en foutais un peu, je me posais la question. Un arbre est là, parce qu'on l'a planté... ou qu'il s'est planté.

Un arbre était là parce qu'un autre arbre, l'a produit avant -qui lui même a été produit avant par un autre arbre- etc... Le gland ou la poule ? Enfin cet arbre, qui était là, il me disait : je t'emmerde. Alors les hommes qui n'étaient pas content, le coupaient. Ce qui rendait service et à l'homme et à l'arbre. L'arbre pouvait enfin être heureux car il quittait ce monde, où il était planté là, sans bouger, où il s'embêtait un peu. L'homme, lui, allait rendre hommage à l'arbre en donnant une utilité à son existence. On en faisait des tables ou des planches qu'on retrouverai chez Castorama. Ou sinon on l'incinérait pour se chauffer. De plus l'arbre était encore plus heureux car le fait qu'on le coupe, permettait à sa progéniture de ne pas exister et de ne pas subir le même sort que les arbres millénaires : c'est à dire se faire chier.

J'avais fait un peu la même chose avec le chat de Binet. Cette sale bête était née à cause d'un autre chat. Et je l'avais supprimé, mettant fin à une longue filiation de chats. Enfin c'était un chat de moins, parce qu'on sait que les chats ne peuvent pas s'empêcher de s'envoyer en l'air et d'accoucher d'une portée de chats. Et puis, ce chat là était assez gros, et très moche. Il paraissait plus joli écrasé. Et puis ce chat, il vivait grâce aux hommes, c'était un salaud d'assisté. Il ne pouvait pas vivre sans les hommes. Il n'y a que le système des hommes qui protège les faibles qui ne servent même pas à l'échafaudage de ce système... pourtant ils ne sont pas considérés comme gênants dans la société. Des fois, il arrive que certains chats, qui sont des êtres très cons, se sentent pousser des ailes, ils se croient libres. Alors ils sortent de leur petit cocons, et ils disparaissent. En général, ils meurent au bout de quinze jours, ils se suicident sur les nationales ou les autoroutes, la nuit. Ils voudraient bien sauter d'un pont ou d'un immeuble mais ces cons ont un réflexe qui viennent du temps où ils étaient sauvages, ils retombent sur leurs pattes.

Certains vieux chats, qui racontent des histoires aux autres jeunes chats, disent qu'une bande de chats raëlliens ont tenté de se suicidé en sautant depuis le toit d'une usine désaffectée dans la région de Clermont-Ferrand. Ils sont morts quelques minutes après la rencontre avec le sol, parce qu'ils sont retombés sur leurs pattes et qu'elles se sont cassées. Ce sont des voisins affolés par les milliers de miaulements qui ont appelé les autorités. La nouvelle a fait le tour du monde des chats et même certains hommes en ont parlé au Journal Télévisé. La version des hommes avait mis en priorité l'accident de fourgonnette des entreprises de fabrication de tapis ou de portes-clefs, dans laquelle il y aurait eu une cinquantaine de chats qui aurait fait un accident. Mais finalement, les hommes n'ont jamais conclu cette affaire, parce que l'autopsie des chats avait révélé que tous les chats avaient les pattes cassées, alors la police avait proposé une autre version selon laquelle des néonazis s'étaient amusés à torturer des chats mais cette version n'a pas était retenue faute de néonazi en Auvergne.

Je me disais que, finalement, j'avais rendu service à ce chat. Son maître, encore un égoïste, aurait pleuré son chat, mais ce chat n'avait sans doute rien à foutre de son maître parce qu'un chat et plus égoïste qu'un homme. Mais le maître devait simplement aimer la compagnie du chat, et son poil (sinon il n'y aurait pas de porte-clef) mais je ne crois pas qu'il pouvait aimer son chat parce qu'il ne le connaissait pas vraiment. Je me refume une cigarette. Je regarde encore un peu la vue avec dédain, avant de rentrer dans l'appartement ou un paquet de ravioli m'attend. Et en mangeant devant mon radiateur, je me dis que les hommes seront cannibales dans environ une centaine d'années. Alors je repense à mon petit arbre abattu, pour le papier de la photocopieuse de l'écologiste, et je me dirige vers les toilettes, et je me branle. Puis une fois sortit de mes sanitaires, je retourne dans la cuisine où j'oublie de me laver les mains, et j'écris au feutre noir sur le frigidaire, "Je rends service à ma progéniture en me masturbant.." Et je retourne manger mes raviolis avec des doigts noirs..



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