Mercredi 16 Août > L'éternité d'un instant :

La maison est vide, pas un bruit dans la chambre, ma cellule que je me suis construite. Le téléphone ne sonne pas et ce depuis longtemps. Que font vos amis? On n'y pense pas, on refuse d'y penser parce qu'on sait très bien qu'ils ne pensent pas à nous. Les amis, où sont-ils ? Que sont-ils devenus ? On n'en sait rien. Les aviez vous bien choisis ? Et puis on sort de la tête, on ouvre les paupières ; Quatre murs, entre quatre murs. Des photos accrochées sur les murs, des cartes postales. Des souvenirs de nos voyages. Quelques trous béants ; celles et ceux que j'aimais autrefois. Leurs photos, leurs lettres, leurs odeurs, leurs présences, et leurs voix lointaine, In die Ferne. Ils ne sont plus sur mes murs. Naguère accrochés fièrement, ils sont aujourd'hui dans ma boîte crânienne, dans le grenier de ma mémoire. Je sors du lit, en caleçon, et je me cale le dos sur le coté du lit, le réveil à coté de moi. L'heure clignote, cela signifie que le réveil n'a pas reçu de courant. Est-ce parce qu'il y a eu une coupure ? Ou parce qu'il s'est débranché lorsque j'ai bougé mon lit ?

Si on pouvait faire comme ce réveil, se brancher sur une heure, et puis si elle ne nous plaît pas : débrancher puis rebrancher. Une nouvelle heure, peut être la bonne heure ? Et puis si ce n'est pas la bonne heure ; changer. A quoi bon ? La bonne heure, on s'en moque. Le silence est là. On imagine même pas ce que peut être la vie de ces gens, ils attendent un bus qui ne viendra pas et il le savent. Mais que faire d'autre ? alors on attend. Attendons. Comme l'espérance est violente mais ce sont elles qui rythment nos vies. Nous sommes aussi des réveils qui ne se réveillerons pas, ou peut être. Pendant tout ces moments où nous vivons, nous avons sans cesse le choix, nous ne pouvons que narguer la mort et jouer avec. C'est vrai que dans ce rayon là, notre espèce a su se faire une opinion, nous avons su en avoir sa conscience. Le tic-tac imaginaire du réveil peut s'arrêter à tout moment, à chaque instant. Nous avons notre vie entre nos mains, c'est ça que nous avons su arracher à la nature. Nous avons droit de vie ou de mort sur nous même, et même plus. Sauf à l'extrême fin, ou la mort fait son travail.

Une petite araignée me dis bonjour. Ne me voilà plus seul. C'est la seule survivante de sa famille, j'avais fait un petit élevage d'araignées dans ma chambre. Une araignée était venue faire son nid. Puis elle a disparu. Et je ne sais par quel miracle de la vie, le nid s'est peuplé de petites araignées. Je lorgnais le petit nid de l'œil droit avant de dormir. J'avais préalablement chassé quelques moustiques qui me faisaient du tord, puis je les leurs donnais attachant les cadavres de moustiques dans sur un bout de papier humide scotché au mur. Je m'amusais, je ne savais pas si elles se délectaient gentiment mais j'étais heureux à cette idée. Puis un jour, le drame. Maman à fait le ménage et voilà que trois araignées meurent assassinées. Je croyais ma colonie perdue.

Les araignées sont des parasites, on est conditionné avec cette idée que les araignées sont des êtres mauvais. Et puis les coccinelles sont des êtres gentils. Ce ne sont que des insectes qui ne nous ont rien demandé et si la nature les pousse à se becter les uns les autres, c'est parce que la vie l'a voulue. Mais prédateurs ou non. L'araignée survivante n'a eu aucune peine, elle a perdu ses proches et ne le sait même pas, elle ne sais non plus ce qu'est la mort et encore moins l'amour. Elle continue sa vie dans les éternités des instants. Comme les enfants. Lorsqu'on est enfant, on se dit qu'on pourrait vivre (et j'extrapole dans la notion du temps des adultes) environs trois siècles et demi. Allez savoir pourquoi, le temps s'accélère à l'approche de la mort. Le moment le plus précieux de la vie ; N'est ce pas le moment où l'on a plus peur de mourir ?

L'amour chez l'araignée s'appelle la reproduction. Chez l'homme, la reproduction constitue environ 5 % de l'amour, le reste est spéculation. Voilà le miracle de l'humanité. Puis retour entre ces quatre murs. Toujours la même position, voilà un quart d'heure que je suis assis là. Le réveil clignote il est vingt et une heure trente sept le matin. S'il est midi et qu'il fait nuit : C'est que le soleil est en tort ! Le silence. Personne ne peut imaginer ce que peut être la vie de monsieur un tel ou de madame X. Ces gens qui se lèvent le matin et qui s'assoient sur une chaise toute la journée, entre quatre murs ; seul en silence. Peu de gens peuvent savoir à quoi ressemble leur vie, remplies de silence et de peines ravalées. Parler de ça ne prend que quelques lignes pourtant il en faudrait beaucoup plus pour conter leur vie.

Je suis, pour quelques minutes, un de cela qui entrevoit leur désespoir. Je peux sortir a tout moment, aller dehors et courir ou se faire foutre. Mais je reste là. On a vraiment envie de vivre, près de la mort, la tête d'enfant. Mais dehors on ne vit pas. On laisse vivre ceux qui ne méritent pas de vivre et on ne laisse pas vivre ceux qui veulent vivre. Pourquoi ne pas être berger dans le Larzac ? Pourquoi ne pas être peintre dans le Lubéron ? Pourquoi ne pas s'acheter une grange dans le Vercor ? Pourquoi ne pas sortir et puis trouver la femme de sa vie ? Arretons de penser que la vraie vie est la vie réaliste. Pour accèder à ce monde là, il nous faut encore passer dans le système féodal qui nous accable. Si tu veux être libre maintenant, tu ne feras pas long feu.

Puis sur le mur de gauche, la carte de visite de Monsieur Jacques Lecomte, ingénieur ITR (à la retraite) habitant à Roubaix. Ce vieil homme parlait parfaitement Allemand, je le soupsonnais d'être d'origine Allemande. Il s'est finalement avéré qu'il avait appris l'allemand pendant la guerre. Il était né ici et il aillait probablement mourrir sur cette même terre. Il aura fait quelques voyages, mais il ne serait pas parti plus d'une semaine de temps en temps. Il était heureux à cette idée. Ce qui le retenait aussi bien ici que dans la vie, c'était le fait qu'il était grand-père et qu'il avait toute sa famille dans le Nord. Voilà un type qui a les moyen de partir pour faire ses vieux jours et qui ne part pas. Sa vie, comme beaucoup de monde de sa génération, avait connu la guerre ; leur jeunesse était certainement passée là dedans. Puis lorsque la guerre s'est terminée, laissant un tel traumatisme, le but de leur vie sacrifiée est devenu celui de faire grandir leurs enfants loin de la guerre (elle s'est déplacée), ceci donnant un sens à la vie. Ces enfants ont fait Mai 68 qui n'a eu pour seule conséquence la libéralisation accélérée du pays, une libéralisation de tout y compris la libéralisation sexuelle. Mais ceux ci n'avait pas ce problème de l'avenir qui nous touche tous maintenant puisqu'il semblait s'ouvrir à eux. Reste nous, génération suivante connaissant le triste sort d'être livré à nous même. C'est la première fois dans l'histoire que les enfants feront autrechose que leurs parents. Alors on se permet de rêver, mais ce qui nous arrivera sera autre que le rêve. En effet le système féodal s'est renforcé depuis Mai 68. Si la vie était simple, "Fais comme ton père et ne te poses pas de question la dessus, fais ça avec amour" ou sinon "tu seras pharmacien parce que papa ne l'était pas", on ne nous laissait pas le choix, et c'était peut être mieux comme ça, au moins on aurait pas eu ce malaise.

Quel est ce malaise ? C'est le vertige. Il en suffit de peu de chose pour être hors circuit. Pourquoi les hommes sont individuellement collectivistes ? On ne peut s'empêcher, sauf quelques, uns de s'entasser dans des troupeaux. Au fond les hommes sont comme les araignées et les coccinelles, on nous élève pour nous becter, et si tu t'éloignes du circuit, tu te fais tout de suite bouffer... Ah comment avons nous pu en arriver là ? Les êtres faibles et vulnérables vivent en meute ou en colonie. Maintenant que nous dominons le monde ; Sommes nous obligés d'être tribals ? Pourrions nous vivre en parfaite indépendance et qu'on nous foute la paix ? Et puis enfin profiter de ces trois siècles et demi de vie comme avant. Parce qu'ici notre vie ne dure qu'un instant.

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