Vendredi 18 Janvier :

MAIS TOUT VA TRES BIEN


Dans le cabinet d'un psychiatre :
Le premier sur un ton préssé, des intonations surprenantes, sans cesse en train de s'emballer.
Le second l'inverse, impartial presque, assis sur un fauteuil les mains imbriquées l'une dans l'autre, position d'intello.


_Monsieur, je suis fou !

_Allons, allons, Monsieur, vous n'êtes pas fou.

_Mais si, vous dis-je ! Je ne rêve que d'une chose, c'est qu'on m'enferme, je n'ose pas me suicider. Je ne supporte plus les gens. L'autre jour, dans le métro, je parlais seul pour ne pas être victime du silence, ma vie est profondément ennuyante, ma vie est triste, terne. Je parle seul pour éviter ce silence pensant qui me fait voir à quel point ma vie est misérable, je me sens mutilé. La parole déguise mes blessures, elle les cache. Les gens se sont mis, aujourd'hui encore, à m'éviter, ils ne me regardent pas de haut, ils savent que j'existe mais ne veulent pas me voir, ils jouent la carte de la fausse indifférence. Je perçois cette indifférence, je peux la percevoir parce qu'elle n'aurait pas lieue si rien ne la justifiait. Monsieur, je suis fou. Je ne suis pas comme tout le monde.
_Mais, vous n'êtes pas fou, vous paraissez avoir assez de vivacité d'esprit pour ne pas l'être.
_Je ne sais pas... Ce sont les autres qui me le font sentir. J'ai l'impression de ne pas avoir de limites, je peux tout faire vous voyez. Les gens qui m'entourent, eux, ils arrivent à avoir des limites, je n'en suis pas capable. Ils arrivent à se retenir, ils arrivent à contenir leur folie étant bien conscient qu'il faut être normal en société, mais aussi chez soi. Je vis pourtant comme je l'entends, je fais ce que je veux, je n'ai pas de frustrations. Les autres doivent être frustrés de ne pas pouvoir se lâcher de vivre au maximum, aller au fond du délire. Pourtant, je n'arrive pas à avoir de femme, elles ont toutes peur, elles s'enfuient ! Voilà plus de trois ans que je n'ai pas eu de vie sexuelle...
_Oh vous savez, ces créatures sont étranges, elles sont insaisissables , mais ce n'est pas mon problème puisque j'aime...(le psy en principe ne parle pas de lui, sauf pour vanter quelques ouvrages publiés ou quelques citations scientifiques incompréhensible, pour faire savant) ...Vous disiez ?
_J'ai pourtant essayé de coucher avec des femmes, ça ne marche pas. Les femmes ne veulent pas de moi, pourtant, regardez, mon physique n'est pas trop désagréable.
_Vous avez raison, hum, je vous trouve plutôt bel homme.
_J'aurai tellement aimé vivre comme tout le monde, j'ai un gros problème relationnel je crois. En vivant tout ce que je veux, je n'arrive pas à avoir une vie convenable, il me manque tout ce qu'on peut faire avec les autres. J'en suis, comme vous dîtes, frustré. Je voudrai avoir ce que tout le monde a, j'en ai vraiment envie, je n'y arrive pas. Pourquoi les autres qui ne sont pas des êtres complets arrivent à avoir plus que moi ?
_Que pensez vous de changer de société ?

_C'est à quoi je pense, je veux vivre avec des gens comme moi, je veux me faire hospitaliser, vous en avez le pouvoir, faites-le s'il vous plaît.
_Vos rapports avec votre mère ?

_Je ne sais pas où elle est, je ne sais même pas si elle est encore en vie, elle se droguait au travail. C'est ma grand-tante qui m'a élevé. Internez moi pour l'amour du ciel.
_Calmez vous, je ne décide pas du sort de quelqu'un sur un simple claquement de doigt, surtout que vous êtes très lucide. Êtes-vous maso ? (en s'extasiant)

_Oui.
_Comment ça ?

_Regardez, je me saborde, voyez mes jambes, je les torture. Je fume, je bois, voyez mon dos, je fouette.
_Pourquoi faites vous cela ?
_Ma vie est lourde a porter, je suis seul. La folie ce n'est pas facile tout les jours, je me punis. J'y prends parfois plaisir, peut être l'envie qu'on se lamente pour moi, je me sens vivant lorsque je me fouette, parfois aussi je me brûle. Je veux qu'on prenne soin de moi, mais aussi paradoxalement, je me tente facilement à me saborder, cela m'aide. Je veux qu'on me plaigne. Internez moi, je veux encore souffrir, il n'y a que dans ces moments que je me sens bien, je me fais plaisir en me faisant mal... Mettez moi des électrodes, droguez moi de médicaments, calmez moi une bonne fois pour toute, faites des électrochocs, je n'ai pas peur, mais occupez vous de moi !
_Vous n'êtes pas fou, vous êtes simplement masochiste, vous prenez simplement plaisir à souffrir, les relations sexuelles sont difficiles avec des gens qui n'ont pas les mêmes pratiques que vous. Essayez ce club (il sort un calepin et un petit bout de papier, il note le numéro), vous verrez c'est un bon club, j'ai déjà été une fois en couple pour tester. C'est sympa.
_Merci Docteur, vous aviez raison, je ne suis pas fou. Si j'étais fou, je dirais que je ne suis pas fou.
_Pardon ???
_Si j'étais fou de toute façon, je dirai que je ne l'étais pas. On est tous plus ou moins fous, non ?
_C'est bon, je vous interne.

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