Mardi 20 Juin :

Le naufragé de l'autoroute.


Le moteur de la voiture s'allume, les phares aussi. C'est une Peugeot 309. La voiture familiale des années 80, couleur bleue. Le véhicule avance lentement vers l'autoroute, la Francilienne. "Vous roulez sur la Francilienne" . Il quitte l'aire de repos. Le pot d'échappement envoie une fumée noire. Le rétroviseur droit caresse la barrière de sécurité. Le véhicule avance toujours. Visiblement, l'alcool est maître du maître du volant. Cet alcool qu'on vend dans les stations TOTAL ou ailleurs, sur les autoroutes. Qu'on se demande pourquoi c'est là, alors que la conduite en état d'ivresse est interdite par la loi. Les panneaux se succèdent : cédez le passage, limitez à 90km/h, limitez à 110 km/h, ou à 130km/h, point kilométrique 180.3, direction Paris, Marne-La-Vallée, Evry, sortie 8; Creteil. Il fait nuit, il doit être vingt-et-une heure trente-trois, si l'horloge est bien réglée. Elle ne fait plus l'objet de l'attention de cet ancien bureaucrate... A vrai dire, il ne fait pas tout à fait nuit, nous sommes entre chien et loup. Des nuages oranges, un ciel qui vire au violet disparaît petit à petit sous cet immense voile bleu foncé, qui recouvrira bientôt l'ensemble du firmament.

La radio est allumée, les panneaux indiquent qu'il faut écouter 107.7 FM. Non, la radio n'est pas sur 107.7 FM néanmoins elle diffuse les discussions des routiers en cibie, il est tard et les dialogues se font de plus en plus cochons. Apparaît une bosse de la taille d'un phallus sur le pantalon du conducteur de la 309. C'était divertissant pour lui, ça le faisait rire, et puis son passé lui revenait. Ces moments où il était heureux avec Elisa, son ex-femme. Elisa était une femme belle, radieuse, une femme active, citoyenne, qui fumait. Elle travaillait dans la même boîte que lui, c'était la secrétaire du boss. Elle a divorcé il y a deux ans ; elle avait une liaison avec le patron depuis déjà une dizaine de mois. Elle n'est pas partie. C'est lui, avec la Peugeot et quelques effets personnels, qui est parti. Deux jours avant le divorce, le patron l'avait viré, soi-disant qu'il avait effectué une mauvaise manipulation informatique sur les investissements en matériel de bureau pour les cinq années à venir.

A la radio, les routiers parlent de choses moins excitantes maintenant. Ils parlent du temps. Les gens se soucient beaucoup du temps. Ils disaient que demain il fera beau et qu'il y aura peu de bouchons parce que demain c'est Jeudi. Les gens parlent du temps quand ils ne savent pas quoi dire. C'est pour le plaisir de parler sans doute, pour faire voir qu'on est là, qu'on existe. Aucune parole n'avait sorti de la bouche du conducteur depuis bien longtemps pourtant il y a parfois beaucoup plus de communication entre deux personnes qui ne se parlent pas qu'avec deux personnes qui se parlent pour ne rien dire, mais la solitude était la situation dans laquelle il se trouvait. Aucun mot venant de lui. Il y avait des fois quelques paroles du personnel autoroutier. Bonjour, Aurevoir parfois.

Vraiment le personnel d'autoroute s'en moquait de lui dire Bonjour, tout comme lui, mais ces gens là, comme tout les autres gens, suivaient des protocoles. Il y a des gens qui appelle cela la politesse. La voiture vient de passer la sortie pour l'autoroute de Meaux. Elle roule a très vive allure, 190km/h. Les radars automatiques flaschent le véhicule. Ce sont des petites boîtes qui prennent des photographies des voitures qui roulent trop vite. Elles sont bien cachées, d'autres fois pas du tout, on a déclaré qu'il s'agissait d'une mesure de sécurité pour diminuer le nombre d'accidents à des endroits bien ciblés. La loi permet à l'état d'avoir de l'argent pour faire des choses. Des choses comme construire, ou faire la guerre, payer des gens, contrôler d'autres trucs. Enfin, la notion d'état échappait totalement au chauffeur en état d'ivresse.

La voiture est au nom d'Elisa, elle aura une surprise. Une photo de son ex-mari ivre au volant de sa voiture accompagné d'une amende infligée par l'état. De plus, il n'y avait pas d'autre adresse possible car la maison dans laquelle il vivait venait de se vendre. Son compte s'en trouva fort grossi, mais très vite il avait vidé son compte en liquide dans l'idée de s'installer ailleurs plus loin, plus tard. Le coffre était rempli de cet argent. Il y avait assez d'argent pour tenir encore cinq ou six ans, en dépensant le strict minimum. On pouvait enlever les frais de péage car il avait la carte de passe "LIBER-T" qui était réservée au véhicule de fonction de son ex-femme. Est ce que cette carte lui procurait la liberté comme son nom le suggère ? elle lui évitait d'avoir un contact avec les employés, c'était déjà une liberté de gagnée.

La 309 mangeait les kilomètres, elle consommait assez peu d'essence. Il y avait sur la droite des pylônes électriques. Il étaient gigantesques, le genre de choses qui remettent les hommes a leur place, tout petit, rien du tout. Ces pylônes étaient les plus grands de France, ils alimentaient en électricité la ville de Paris, bien sur. Les pylônes avaient des formes différentes, toutes plus effrayantes les unes que les autres. Il y avait plusieurs lignes, on remarque la différence de taille entre les pylônes de forme standard qu'on peut apercevoir dans toutes nos villes de province et ces géants de fer dont les pointes attiraient les foudres.

Ces colosses sont chargés d'une mission : Tenir les fils électriques. Cette chaîne de colosses qui doit être parfaite. Ils doivent tous être en bon état. S'il en manque un, tout est fini, la chaîne est rompue. Ils sont de la plus haute importance. Ce sont les veines de nos pays riches. Ils transportent le courant à chaque recoin de l'Europe, ils sont capitaux. Ce sont eux qui maintiennent un état en place, au même titre que les autoroutes. L'accès à l'électricité est primordial pour permettre à la machine étatique de fonctionner, si les actions de la fourmilière ne sont pas coordonnées par une reine, ou un organisme, la fourmilière est aveugle. Ces installations humaines ne font que renforcer leur oppression et finalement renforce leur orgueil.

La 309 n'est qu'un parasite dans le réseau autoroutier, personne ne sait ou elle va, pas même son chauffeur qui se laisse aller au gré des suppositions qu'offrent les panneaux, et tout le monde s'en fiche. Faut-il encore que ces deux petits phares jaunes au milieu des phares blancs ou bleus soient l'objet d'une attention particulière et puis qu'elle suscite une vive controverse pour alimenté une piste de destin. Les deux phares jaunes avançaient au milieu de ces étoiles éblouissantes blanches. De l'autre coté de la route, les feux arrières rouges. Tout est très bien coordonné ; rouge d'un coté, blanc de l'autre. Le sang circule normalement. Tout va bien. La fluidité est parfaite...

La ville ne dort pas encore. Une pensée vient à l'esprit du chauffeur ; Est ce qu'une ville comme Paris dort ? Une ville aussi grande dictée par la frénésie quotidienne pendulaire connaît une autre vie la nuit. Selon l'horloge, il est maintenant vingt-deux heures et cinquante-six minutes. Un train passe au dessus de l'autoroute. La ville ne dort pas, elle est au ralentie, l'électricité est là, il y a encore des gens sur l'autoroute, on dirait Berlin. Une ville qui parle encore et qui est défigurée. Le cœur de Paris bat encore.

Les rues sont debouts, le vent n'y passe pas de peur de s'y perdre. Les fenêtres des habitats et surtout des barres d'immeubles, brillent dans cet océan obscur. Des paquets de résistances lumineuses qui refusent la nuit forment des constellations. Cela remplace les étoiles qu'on ne voient plus. Les feux tricolores marchent ici et là, rouge puis vert puis orange puis rouge. On peut voir parfois des feux qui clignotent orange toute la nuit. Les machines ne dorment pas. Les bâtiments de bureaux sont approximativement allumés. La tour Eiffel éclaire la ville. La dame de fer, cathédrale de l'ère industrielle, les gens croient en toi. Ils t'aiment et te glorifient. C'est la nouvelle croyance de nos temps modernes.

La 309 continue sa course sur le périphérique. Les paupières se font lourdes. Il n'y a que le bruit sourd de l'autoroute. La voiture continue, elle sort sur l'A1. Un vieux boeing de l'an quatre-vingt-neuf dans le ciel. Il est maintenant minuit. Les feux se perdent dans le flot immense qu'offre le croisement autoroutier au nord de Paris à quelques kilomètres de l'aéroport Charles de Gaulle. La voiture n'ira sans doute pas à Lille, ni ailleurs. Cette Peugeot trois-cent-neuf emporte son passager ivre.

 

 

 


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