Et pourtant ...

La Liste des Morts 3,5

C'est après l'île Saint Louis que tout devint plus sombre. L'incertitude, le froid de l'hiver menaçant qui se faufile jusqu'au bout des doigts. Les mains froides se tiennent, celles de l'homme mystérieux du tas de feuille se refroidissent aussi. Nous marchons le long des quais, quai d'Orléans jusqu'au pont de Sully. Les feuilles mortes se détachent et vont flotter dans les remous de la Seine dus aux bateaux mouches dont les lumières se reflètent sur les façades Hausmanniennes. Nous poursuivons notre route en remontant vers le Panthéon. Et je trouve la Rue Descartes. Nous marchons tout les deux, je lui tiens à présent le bras, il n'a pas l'air de s'en plaindre, pourtant le froid persiste. J'insiste alors presque innocemment pour prendre un café rue Descartes. Mais il ne sait pas que c'est pour moi un symbole très fort, et qu'il (grand con que je suis) ne peut pas comprendre. Rue Descartes... Rien que le nom ! Il y passe à travers aussi, et c'est aussi en ça que je l'admire, mon homme mystérieux. Rue Descartes, soupir, École Polytechnique, là où est, parait-il, la musique ??? Entre deux équations ma chère. Mais Rue Descartes, chéri, ça saute aux yeux, Paul Verlaine y a "passé l'arme" à gauche ! Alors, ça devient plus clair.

Je prend un café dans cette terrasse couverte juste devant la façade de Polytechnique. Lui prend un Coca-Cola. Je meurs d'envie de l'embrasser, mais je fume. Et il n'aime pas l'odeur de la cigarette. Alors, tout en le regardant fixement, et, sans s'arrêter de parler de tout de rien, je m'amuse à passer délicatement mes doigts sur ses genoux. Mais, le café, bien excitant, ne m'a pas réellement chauffé, ni ce petit jeu. Rien à faire, le froid continue de gagner mes membres. Il ne réagit pas à mes avances, semble légèrement gêné tout de même. On paye l'addition.

Je veux visiter le Panthéon. Nous y allons, il est mon guide et mon accompagnateur. Mais, je change vite d'avis, car mes poils hérissent trop. Ajoutée au froid, la stupeur de voir qu'il faut payer une fortune (sept euro) pour voir les sépultures délocalisées des "dits" grands hommes de la "dite" république. Le business des morts de la république qui raquette les citoyens qui veulent rentre un hommage aux hommes de cette même République, allez comprendre la logique. Parenthèse fermée. Nous faisons demi-tour.

Mais mon guide, mon mystérieux homme des feuilles se presse. Je lui demande ce qu'il se passe, il ignore délibérément ma question, il marche de plus en plus vite. Je parviens enfin à l'arrêter, je le regarde dans les yeux et réitère ma question. Il n'y est pas insensible, il ne répond toujours rien, et il m'embrasse dans la rue. -chose qu'il n'avait jamais osé faire dans des endroits très fréquentés-. Un baisé tellement bon, un baisé qui me rassurait et qui me mettait en confiance pour le suivre, j'étais plutôt heureux qu'il avait fait cette démarche là. Il me tient par la main. Elle est gelée, encore plus que la mienne. On se dépêche, on entre dans le métro, à Luxembourg, puis on change à Châtelet.

Quelques minutes plus tard, nous sortons enfin de la rame, Gare du Nord. Nous descendons aux consignes. Colonne casier numéro 078-06. Nous nous embrassons au moins pendant dix minutes, câlins, jeux de bouches et paroles douces. Je comprend. Nous allons nous quitter. Le froid devient insupportable, il n'y a plus d'organe chaud. Il me dit que c'est le moment. Je dois entrer dans la consigne. Je n'y assois, je le perçois à travers la vitre qui commence à être givré. Il ne sait plus où se placer, et pourtant il est incapable de bouger. Ni de venir, ni de partir. Les choses sont ainsi, et mon corps se cryogénise en attendant des temps meilleurs. Une fois mon corps transformé en glaçon, il se tourne vers la sortie. Il s'en va dans un Paris froid et laisse derrière lui un Loïc Six Quatre qui n'est ni mort ni vivant.

 

 

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